vendredi 28 mars 2014

Elle cuisinait l'hiver


Dehors, lorsque la fumée des cheminées brûlait l’air gelé, la neige craquelait sous les bottes, les stalactites s’accrochaient aux cils et que le froid ciselait les joues ; dedans, il faisait chaud…

Elle sortait les chaudrons, tapissait son corps d’un tablier bigarré et relevait ses cheveux en chignon. Prête pour que s’installe le confort entre ses doigts arthritiques.

Il n’y avait pas que les pains dont elle cuisinait à la perfection. Chauds sortis du four, à l’armure luisante, un morceau de beurre y trouvait la joie d’une glissade parfaite. Son ragoût de boulettes embrasait les papilles, et sa bouillabaisse parfumée au safran faisait frémir de bonheur les langues.

L’hiver, elle coupait, hachait, lardait, plumait, battait, éminçait pendant que ses petits-enfants s’époumonaient à se construire des maisons avec la neige. De sa fenêtre givrée, elle leur souriait tout en fourrant les éclairs de sa crème pâtissière. Une recette de sa mère dont son mari en raffolait. À l’année, c’était sa tendre récompense après une journée où il avait bûché le bois à s’en enfler les jointures ou à pelleter, l’hiver, la longue galerie qui crissait sous la neige.

Et elle gratinait les lasagnes, parsemait les gâteaux de fines paillettes d’amande comme on parcelle un récit de mots. Elle pelait les patates à une vitesse improbable, plus vite que le battement d’ailes d’un papillon. Les patates pilées devenaient douces et onctueuses, légères comme la neige lorsqu’elle tombe tendrement.

Elle compotait la marmelade avec des zestes très fins, mais son vrai secret jamais elle ne l’avait dévoilé. Sur du pain chaud, orné de beurre mou, sa marmelade à l’orange ragaillardissait les petits après une journée passée à patiner sur l’anneau de glace.

Elle s’ébouillantait souvent, mais ça la rendait encore plus guerrière devant la cuisinière. Chaque plat était un défi, chaque fois réussi avec brio. Elle savait réconforter sa famille par l’odeur de ses plats, longuement macérés. Grâce à cela, elle avait cette puissance qui la faisait rayonner à la maison. Elle était celle qui rassemblait la famille tout entière, la rendait joyeuse et attendrie.

Un œil sur les victuailles, pour qu’il n’en manque jamais, elle regardait de l’autre, fièrement, ses amours s’empiffrer. Était venu le temps de détacher son tablier et de lui dire à demain. Son corps était fatigué, ses bras sensibles, mais elle était satisfaite. Elle était celle qui faisait affluer les sourires et les confidences. On ne la remerciait pas souvent, mais ça lui importait peu. Sa cuisine venait rendre un peu plus estivaux les longs mois d’hiver. Le temps de défaire son chignon et de s’asseoir en sirotant un thé à la bergamote, elle terminait souvent sa journée en fermant les yeux posément. C’était mission accomplie.




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